Baker

Cas clinique

Jeudi 16 décembre 2010 à 17:21

          "Qu'est-ce qu'on fête aujourd'hui?", "la promotion de S.". Alors on a une fois de plus ouvert du champagne au bureau 401. Mme B. était de nouveau malade, quatre demi-journées, ça vous tue ces bestiaux-là, et son incompétence, même si ça rajoute deux heures, m'offre sur un plateau un contrat pour janvier. Puis d'étiquettes en origine de l'expression "ça va?", j'ai pensé à elle, qui me demande de la dessiner avec tellement de politesse que je n'ose pas essayer, un peu jaloux du terroriste qu'elle renverse sur les planches. Mais je m'en fous, dans un mois je la croiserai tous les jours et Faber-Castell bossera à son compte. Bonnes fêtes, bonnes fêtes, honnes hêt', gnognegnêt,...
          De son côté il a dit à L. que j'avais abandonné parce que mes mains tremblent, et la vieille a mis son véto sur le repas de noël. Il suffit que ça ait l'air d'aller mieux pour que ça pète encore plus fort ; du coup le barbu rouge et blanc viendra pas se garer devant le 28. On échangera les politesses quand on aura le temps.

Mercredi 15 décembre 2010 à 16:59

          Arrivé à neuf heures, des étiquettes et la machine. Une bonne journée de merde s'annonçait. Mais à l'ISEM, on sait décompresser en période d'examen, alors tout le personnel était invité au château de Flaugergues pour le repas de Noël. Donc à midi, tout le monde aux bagnoles et en route. Gros mas avec des vignes autour, grande salle de restaurant réaménagée par des architectes, et un menu de circonstance. Foie gras poelée, des machins fins bien présentés et une boîte de chocolats offerte. J'avais pu m'incruster en prenant la place de M. S. qui ne pouvait pas venir à cause des partiels à surveiller. Quand j'ai mangé l'entrée de Mme A. qui ne l'aimait pas, le serveur a compris que j'étais surtout venu pour bouffer, et il m'a demandé en rigolant si je prendrai deux fois du plat principal. Je l'ai pris au mot et j'ai torché mes deux onglets à l'artichaud. Le vin était produit sur place, leur rouge passait si bien qu'après une bouteille et demie, j'ai emporté ce qu'il restait, mais leur blanc était pire que de la pisse. La serveuse a poliment demandé si je prenais deux desserts en ajoutant un "vous êtes une vedette, vous !" que j'ai pris avec fierté parce que je ne l'ai pas comprise. La table attendait que j'ai fini ma seconde poire et ma troisième corbeille à pain pour décoller, et comme on avait plus le temps, on a zappé mon café. J'ai donc volé une bouteille de rouge, ce qui les a fait rire, mais ils ont dit du mal de Mme B. qui avait piqué une boîte de chocolat, soit disant que c'était intolérable. C'est ce qui arrive quand on est assez con pour se faire haïr. Retour au quatrième où cinquante-sept étudiants attendaient l'arrivée du service de la scolarité. Les plus beurrées ont délicatement fermé leurs portes et j'ai pris le relais. J'inscrivais ou rectifiais des dossiers sans rien comprendre, et ça gueulait que je faisais que boire et manger. En attendant, et comme d'habitude, s'il était venu à l'idée d'un étudiant de dire que tout ça était scandaleux, on l'aurait viré en lui disant de revenir demain. C'est le boulot le plus chiant du monde mais sait s'amuser, quoi, merde.

Mardi 14 décembre 2010 à 22:43

          On l'aura suivi pendant une année, le regardant faire et buvant ses paroles. Plus un dessin n'est fait sans une pensée pour lui, il connait tout du sujet, les détails qui font les miracles, l'effet qui donne la vie, l'ombre juste, l'organisation la plus claire, les couleurs extravagantes qui poussent le réel, les proportions et les disproportions exactes. Il parle de l'architecture comme personne, en révèle la poésie, les secrets qui rendent chaque bâtiment unique. Il nous enseignait l'art de la main et lentement nous apprenions celui l'œil. Son grand âge le faisait trembler et ses vieux yeux bleus clairs perçants le rendaient touchant, ses traits ondulants racontaient tout de la façon la plus simple et directe. Il possède les clés de toutes les portes de la ville, et pendant que le reste de la promo raidissait ses fesses sur les chaises de l'école, nous allions prendre l'air en apprenant bien plus que des formes et des styles. Il nous révélait notre propre façon de faire, et par là, nous faisait comprendre qu'elles sont toutes bonnes. Il a écrit des bouquins, voyagé, enseigné, cotoyé les plus grands. Bientôt il sera mort, en pouvant être fier d'avoir fait l'unanimité à l'exception de quelques pauvres collègues jaloux. Une vraie personne comme il est permis de rêver être, et que j'estime assez pour en parler.

Mardi 14 décembre 2010 à 11:36

          Réunion de tout le service au bureau 401, qui en réalité est la cuisine. Des gâteaux et du champagne pour les trentes ans de C., et je commence à croire qu'on fait la fête tous les jours au quatrième. Tant pis, les étudiants viendront demain, si on a rien d'autre à faire, et s'ils gueulent parce qu'ils n'auront leurs copies qu'en mars, on s'en branle et on dira que c'est la faute des profs. Faut arrêter avec les mauvais clichés de l'administration.

Lundi 13 décembre 2010 à 18:29

          Le thème du jour, c'était les copies de partiels. A force d'y mettre des étiquettes pour les rendre anonymes j'avais assez de colle sur les doigts pour me shooter pendant dix ans. Une fois ça fait, il fallait les passer dans une sorte de guillotine à papier flanquée de logos avec des doigts coupés et des visages qui pleurent pour me décourager de me couper les ongles avec. C'est fun pendant un quart d'heure. Alors pour remplir les deux heures trois quart restantes, j'ai lu les copies. Il en ressort que les filles écrivent bien, que, comme partout, il y a des glands qui ne branlent rien mais essaient quand même, qu'il existe des gens assez abrutis pour écrire là où il est noté en gras "ne rien écrire dans ce cadre", (qu'ils me pardonnent d'avoir tronçonné leur commentaire, ça leur fera les pieds), que 27% des yahourts de toute la Terre sont des Danone, que Danonino était à la base destiné aux femmes ménopausées qui ont besoin de calcium, et que les professeurs de l'ISEM donnent quand même des sujets foutrement cons.
          L'après-midi a vu réapparaître Mme B., qui ne se fera jamais virer vu que son père est un professeur très influent de l'établissement. Le bureau 416 retrouvait sa maman de 80 kilos moulés dans Guess, options string qui dépasse, fesses flasques qui roulent, teinture blonde aux racines noires et chewing-gum qui pête. La classe administrative. Toute contente que je n'ai pas touché ses bonbons Hello Kitty, elle m'a gratifié d'un sourire de bonne vache et s'est empressée de téléphoner à une autre gourde pour lui raconter ses malheurs. Mme B. est quelqu'un de très bête, mais d'une bêtise méchante. Elle ne fout rien, donc ses collègues la détestent, donc ils sont désagréables, donc elle est triste et ne fout rien. Elle a vite compris que j'étais revenu pour rattraper son retard et faire tout ce dont elle était incapable. Du coup la quinqua, vexée qu'on me demande de faire tout à sa place, a boudé mollement sur sa chaise confortable en gobant ses bonbecs. Son parfum lourd et sucré remplissait la pièce façon chambre à gaz. Au moins elle se taisait.
          Dix minutes avant de partir, il restait un tas de copies a trancher, mais une vieille dame était à la machine. Elle avait soixante-dix ans, et jamais je n'aurais pu penser qu'on puisse être aussi beau avec autant de rides. Le temps est une enflure mais pas avec tout le monde. 

Vendredi 10 décembre 2010 à 18:19

          La journée avait bien commencé mais c'est toujours comme ça. Rien à signaler, tram, ISEM, bureau 416. Des vieux qui viennent chercher leurs diplômes, des glands qui ne s'étaient pas inscrits, du papier à ranger un peu partout et aller aux chiottes. Du pimenté s'annonçait à onze heures quand une fille a dû venir passer son partiel, avec moi seul pour la surveiller dans le bureau, parce qu'elle souffrait de phobie sociale. Elle était pas moche, a bien fermé sa gueule pendant une heure et demie ; du coup, on a rien eu à foutre d'autre que de composer et faire de la paperasse. Chacun sa merde. Elle a soufflé un " 'rvoir" à midi trente et Mme P. m'a chopé par le bras pour me traîner à la cuisine. Un mec fêtait un truc que je n'ai pas compris et avait amené à boire à tout le service du quatrième étage. Douze femmes, il est pas con. Son rosé était dégueulasse mais quand c'est la fête on est pas difficile. J'ai pris l'ascenseur avec mon verre pour aller manger avec P., j'avais les crocs à cause du cinéma de la phobique et que du vin dans le bide avec l'odeur que je diffusais. P. me l'a fait remarquer et comme il avait des bonbons de l'ENS en dessert on est allés trouver un plat principal. On s'est quitté parce qu'il avait du vrai travail à faire, et je suis rentré rôter mes frites à la mayo au 416. Rien jusqu'à dix-sept heures, comme d'habitude. L'heure de fermer pour le week-end, des "bonne soirée" à qui en veut puis vite vite au Polygone, parce que d'après M. ça recrutait chez C&A. Ils avaient clôturées les demandes à quatorze heures, et le nabot moustachu m'a piaillé sèchement qu'il n'était pas malin d'attendre le soir pour ce genre de chose. Venant d'un minable pareil à peine chef du rayon chaussettes, ça fait au moins sourire. Comme il est mal vu de cracher ses glaires dans le centre commercial, je suis sorti pour aller purger mon rhume et chercher des idées cadeaux aux trois baraques du marché de Noël. C'était nul à en crever, j'avais de la merde dans la tête, aigri par tous ces guignols, et je me disais qu'il faudrait que je m'habille en fluo pour qu'enfin on me mate. Il y avait tellement de clochards qu'on pouvait plus distinguer qui jouait quoi. Guitare, flûte, trompette, n'importe quoi. Et un monde fou partout, notamment une vieille mormone qui a vite compris que c'était pas le seigneur qui nous avait faits nous croiser. Même chose pour les mecs de la croix-rouge et du don du sang, qui sont tout aussi chiants quand ils le veulent. "Merci d'étendre le linge" était scotché dans l'entrée alors j'ai botté le cul du chat avant de lui donner à bouffer
          Remarque, ça finit pas plus mal que ça avait commencé.

Jeudi 9 décembre 2010 à 12:49

          "Bonjour Baker, j'ai un étudiant qui m'a appelée pour...". Elle, c'est Mme Q. de l'étage en-dessous. Arrive Mme A., du quatrième, tellement vieille qu'elle a sûrement tutoyé Napoléon : "Et bien, Mme Q., vous savez qu'il est interdit de draguer nos stagiaires. Hihihi". Et ça démarre. Q. : "Mais c'est pas tous les jours qu'on a de jeunes vacataires, on en a pas au troisième."
A. : "Déjà qu'il est le seul garçon de tout l'étage, ça va lui faire beaucoup si vous montez !"
Q. : "
Et puis avec toutes ces étudiantes, je les vois, qui traînent plus longtemps dans le bureau. Pas étonnant qu'il ait l'air fatigué."
Elles échangent encore quelques rires pincés puis sortent devant l'étudiante qui me jette un regard louche.


Mercredi 8 décembre 2010 à 21:36

          En février ce sera l'Ecosse, et il m'aura fallu une demi-journée pour être excité. Mais dîtes-donc.

Mercredi 8 décembre 2010 à 14:49

          Vendredi, il est entré tout penaud dans le bureau, et même son petit sourire crispé qui dévoilait ses dents du haut ne me permit pas de deviner que j'allais devoir inscrire l'étudiant le plus taré de l'histoire de l'éducation nationale. Monsieur N. venait s'inscrire en première année de thèse. Il avait une énorme pochette près d'exploser, et ponctuait presque toutes ses phrases d'un généreux et appuyé "s'il vôs pléh" avec son accent syrien à couper au couteau. Il posa son mètre quarante au ventre si gros qu'il repoussait les limites des boutons de sa chemise au-delà du raisonnable sur la petite chaise rouge devant le bureau. Prenant une profonde respiration sans décrocher son sourire, il me regarda dans les yeux. Comme je voulus faire pareil, je fus bien embêté car son strabisme divergent ne me permettait de le regarder que dans l'un des deux. Je transformai mon fou rire naissant en un accueillant "Bonjour, c'est pour quoi?". Pendant qu'il faisait son discours, je remplissais un énième dossier couleur prune à son nom en alternant de polis "oui, oui" et de petits hochements de tête. Tout s'était bien déroulé, mais il fallut alors mettre les papiers à fournir. Monseigneur N., qui est une personne très organisée, les avait tous. Cependant, il n'en avait pas fait les photocopies mais se garda bien de me le dire. "Je peux te les faire si tu veux" proposai-je alors. Il accepta, tout joyeux, et me tendit un des quinze papiers. Un seul. "Et les autres?" eu-je l'affront de demander. "Faîtes la photocopie s'il veuoh pleyh". Comme il me suffit de sortir du bureau et de faire trois pas pour arriver devant la photocopieuse, j'y allai, tout en pensant que c'était l'unique papier à reproduire. Une fois de retour, je lui rendis sa feuille, et il s'empressa de la ranger bien à sa place dans la pochette plastique de la pochette cartonnée rouge de la grosse pochette à papier. Puis, le sourire aux lèvres et l'oeil gauche perdu quelque part, il me donna un nouveau feuillet. A mon sourcil levé d'étonnement, il me resservi le "Fayt' lah photokopih s'il veu pleu". Commençant à penser que ce brave garçon semblait résolu à me briser les couilles au casse-noix, je lui demandai poliment d'y ajouter les autres feuilles. Pour la troisième fois, "fètelaphotocopisilvoplé". Salaud. Le manège dura jusqu'au dernier, la "responsabilité civile". L'assurance, quoi. Quand je le lui demandai, le fourbe rigolard me tendit un beau pavé agrafé de vingt-cinq pages. "Je ne vais pas pouvoir copier tout ça", lui lançai-je. "Mis c'est l'assôrance !" s'indigna-t-il. Alors je dégrafai le paquet pour en tirer la seule page utile. Quand il me vit faire, il ouvrit tellement grand ses yeux effrayés qu'on aurait cru, avec son strabisme, un caméléon. "Vôs les remettrez dans l'ordre, hein !" dit-il avec ce qui lui restait de fierté devant l'acte monstrueux que je venais de faire. Tout le long de l'affaire, à chaque fois qu'un autre étudiant se présentait et que je disais "je finis avec lui et c'est à toi", Mister N. se figeait net et ajoutai "pas de sôçis, occupez-vous de lui, j'ai tout mon temps". Ce qui lui permit de rester vingt minutes pour ce qui d'habitude en dure trois.
          Enfin, toutes les pièces à fournir étaient à leurs places. Lui les siennes, moi les miennes. Vint alors le paiement, qu'il fit en recommençant pour des raisons abstraites que seul son cerveau devait comprendre deux fois un chèque avant d'abandonner pour me tendre sa carte bleue. Il partit dans une dernière courbette avec un grand "merci, môsieur. A bientôt". A bientôt? Oui.
          Aujourd'hui, je remontai les escaliers et tombai nez-à-nez avec lui. Ce benêt, toujours aussi souriant, me gratifia d'un gentil "coucou" de la main car il était au téléphone. Il venait récupérer sa carte magnétique. Prenant les devants, je ne l'attendais pas et courus la lui faire pour la lui jeter à la gueule avant même qu'il dise bonjour. Comme c'est interdit, je la lui donnai avec un "et voila, au revoir, bonne journée". Et enfin il s'en fut, vaincu et inscrit, à petit pas lents vers quelque amphi pour y faire macérer sa bêtise loin de mon bureau. 

Samedi 4 décembre 2010 à 0:57

          L'administration, c'est une image à donner, des gestes automatiques à avoir pour pallier à chaque situation et une démarche à travailler. Ce matin au quatrième étage, ça dissertait dès neuf heures sur le fromage de chèvre. Quand un étudiant vient, penser à sortir les mains des poches, et éviter de crier à la collègue "viens voir les photos de ma petite-fille en pyjama, elle est mignonne comme tout", puis s'il a l'audace de poser une question, hausser avec mépris les sourcils et articuler en un soupir "c'est là-bas qu'y faut demander". Et on m'enferme dans un placard avec des tiroirs pour les gaver de dossiers, et comme personne ne le sait dans le clan j'attends la paye devant Californication.

Jeudi 2 décembre 2010 à 22:45

00
 00   
00
  00
00
0M0
00E00
000R000
                                       000D000                       00000000
                                      000E000                        0000000
                                     0000000                         000000
                                 0000000                            000
                                0000000                              0
                                0000000                              0
                                0000000                              0
                                0000000                              0
                                        0000000                      000000000

Mercredi 1er décembre 2010 à 22:16

          Il faisait -100 ressentis -10000 mais elle a eu le don d'effacer cinq interminables minutes de retard avec un sourire, comme d'habitude. Trois pas et voilà nos culs gelés posés au vert, pinte et monaco. C'est la cinquième fille différente avec laquelle je viens en deux semaines, et je me plairais bien à penser qu'on puisse se faire des idées à ce sujet. Ouverture à propos de T., variations sur le thème d'architecture et de ses brochettes de têtes de cons, de vagues mises à jours des six derniers mois, un rabachage familial pour finir par une psychanalyse mutuelle à cause de nos lui et elle. Lui, elle y allait d'ailleurs, mais on ira à la plage récupérer une voiture.
          A nouveau les dossiers prunes, le logiciel, les étudiants bonjour-bonne journée, ça fera des sous pour les cadeaux. Mais personne ne le sait, que j'y suis. Faut dire que je le leur crie pas, et qu'ils ne leur viendrait pas à l'idée de demander.

Arf.
 

Dimanche 28 novembre 2010 à 20:56

          C'est lui qu'a commencé : "Aies au moins les couilles de l'dire si tu veux te barrer". Et d'un accord personnel, on se voit plus. Du coup il ne reste plus rien, et le placard dans l'appartement d'en face est trop petit pour tout mettre. Le téléphone sonne cinq, six fois par jours, "tu viendras manger ?", "on va pas s'engueuler, je ferai attention", "ça fera plaisir à L.". Non merci.
          Alors, qu'est-ce qui reste? Des casses-couilles, des menteurs, masculins, féminins, et surtout pluriel. Et ça se termine devant "Bienvenue chez les ch'tis".

Vendredi 26 novembre 2010 à 14:12

          "Le traing numérô simileuh neufeuh çin quâtreuh vin sèteuh est arrivé à son terreminusse Montpéllié Cintreuh !". Echarpe, manteau et sac, pardon, pardon, tram, "ding-ding", escalier et fauteuil. Ouf. Il fait aussi froid qu'à Paris, ici, c'est fort de partir en été et de revenir en hiver.

          Larry Clark expose au musée d'art moderne, c'est interdit aux moins de dix-huit ans puisqu'il y a de la piquouze, du zizi et du minou. Des nus osés, de la dénonciation, de la provocation mais toujours de la poésie composent ce petit parcours en adolescence. Vive l'Amérique ! Car au rez-de-chaussée, il y a une rétrospective de Jean-Michel Basquiat. De 1977 à 1988, puisqu'il a arrêté la peinture dès sa mort d'overdose. Il a commencé par peindre sur les murs de New-York puis s'est mis à faire de la récup'. Partout des traces de ses obsessions sous acides : des O et des A à la pelle, des couronnes à trois pointes, les symboles $ et ¢ ou des mots écrits sans les voyelles. C'est très chargé, et sans pauses, on risque la mort par explosion des yeux. Le meilleur est sans doute les quelques œuvres faites en collaboration avec Andy Warhol, et si elles ne faisaient pas au moins trois mètres sur deux, j'en aurai bien volé quelques unes.

          A deux pas, le musée Guimet, gratuit pour les 16-25 ans, les chômeurs, les étudiants en art, en archi, les vieux, peut-être même les moches et les fœtus, et c'est à se demander d'où tombe le fric pour que ça tienne. Ici, on pourrait croire que c'est le temple de Bouddah, ce qui tient la route, puisque c'est un musée consacré aux arts extêmes-orientaux. Aux vieux bibelots poussiéreux qui sont quand même méchamment bien foutus, s'ajoute un petit parcours disséminé sur les 4 niveaux du bâtiment intitulé "Chen Zhen" montrant un tas de vêtements sur une charette qui émet des bruits de bébés, une table ronde avec des chaises accrochées dessus (très finement titrée "round table") quelques barbouillages à l'encre de chine et des machines à écrire fracassées, entassées ou isolées. Un vieux colonialiste trouverait à dire que tous ces bridés ne comprenaient rien à la perspective alors qu'on était en pleine Renaissance en Europe, faisaient des vases et des armoires trop kitschs pour s'adapter au sobre des meubles Ikéa et des masques de théâtre qui n'ont rien à envier à notre bon Guignol bien de chez nous. Comme ce n'est pas mon cas, j'ai regretté d'en avoir fait le tour en seulement deux heures. Alors j'ai fais un crumble. Puis l'ambiance fût au bizarre, plus qu'à l'habitude, alors je rendrai bien mon tablier si j'avais les profiterolles de choisir.

Dimanche 21 novembre 2010 à 3:29

          Deux verres et demi de champagne, cinq de vin et un de chartreuse. Trois verres de vodka.

*
 
          Trois tantes et autant d'oncles, une mamie, une mère et une sœur, trois cousins. Un anniversé et un chat dans le coin. Puis deux amies et un mec bien.

*
          Deux-cent soixante-dix euros. Et vingt centimes.

*
          Demain Iguane Xylophone Nonobstant Ejaculer Uppercut Farine Anus Nardin' Spéculer.

Mercredi 17 novembre 2010 à 22:41

          "La Vignette", théâtre de la faculté de lettre de Montpellier nous a proposé ce soir une représentation de Woyzeck, de Georg Büchner. Woyzeck. Frantz Woyzeck. C'est un soldat qui a un supérieur qu'il rase, de l'eau et un rasoir pour une barbe. C'est un mari qui a une femme qu'il aime, du sang et un couteau pour un adultère. C'est un pauvre, malade, qui a un docteur à qui il sert de cobaye, de l'urine et des analyses pour quinze euros par semaine qui aident à boucler le mois. C'est un homme qui a un camarade tambour-major qui aime Marie. Woyzeck aime aussi Marie, puisque c'est la mère de son enfant, celle qui reçoit la solde. Il y en a, du monde, autour de Frantz. Et pourtant, c'est l'homme le plus seul de la terre, avec ses délires médicamenteux et ses coups qu'ils reçoit parce que c'est un homme bon. Les coups, nous aussi on en prend. Dans la gueule, dans le moral puis dans les principes. Tous ces personnages nous prennent à parti mais nous, le public silencieux, on répond avec les yeux quand ils nous demandent "toi, toi, qu'est-ce que t'en penses?", "et toi?", "qu'est-ce que tu veux me dire?". Ce soir j'ai été fusillé par du bon théâtre, et j'en ai pleuré. Une pièce à voir avec prudence si l'on se sent seul, ou tout bêtement triste, parce qu'on risque alors de s'indentifier à ce soldat-là. Et on pleure le cadavre de Marie, tout seul dans le public silencieux qui répondra encore avec les yeux.

Mardi 16 novembre 2010 à 12:58

          Dans le potager d'un grand-père, des escargots attendaient d'être bouffés par les autres maillons de la chaîne alimentaire. Ca se monte dessus, ça bave, la vraie vie quoi. Un matin, en voilà un qui naît avec des ailes, deux petites ailes sur la coquille. Quelques jours suffisent pour le voir sauter d'un légume à l'autre, et plus personne n'y fait attention, ça n'a rien d'extraordinaire.
          Dans la même rangée du même potager, un escargot impossible à distinguer des autres s'est mis à voler. Sans ailes. Il a plané de 8h56 à 15h12. Puis il est retombé. C'est ça l'extraordinaire.
          Et la goutte morale pour pas s'emmerder à chercher des sens cachés sous chaque mot : il faut être dans un moule pour pouvoir déborder, sinon, on se répand partout, on coule et tout part à l'égout.

Samedi 13 novembre 2010 à 23:28

          Tous les oiseaux du monde sont des connards, ils se pavanent avec leurs plumes pleines de terre et de merde, défient les nuages parce qu’ils n’ont rien à faire et vont roter leur haleine d’insecte accrochés à des branches comme des gros fruits qui attendent d’être assez mûrs pour s’écraser mollement sur le sol.
         
Tous les oiseaux du monde sont des fantasmes, ils éclaboussent nos yeux d’un carnaval de couleurs, tutoient le soleil en hommage à Icare et réveillent les tristes forêts de leurs chants angéliques qui font s’ouvrir les fleurs en répondant aux ruisseaux.
          Après c’est un choix.

Mercredi 10 novembre 2010 à 12:06

http://en.academic.ru/pictures/enwiki/75/Ken_Park.jpg
          La  jeunesse qui s'emmerde à Visalia, Californie, fait du skate, baise et crache des ronds de fumée bleue. Ça commence par un suicide, puis se succèdent les tableaux des vies moroses de (presque toujours dans le même ordre) Shawn qui a la particularité de coucher avec la mère de sa copine, Claude le chétif dans des histoires paternelles, Peaches la grenouille de bénitier en devenir qui n'est pas tellement dans la voie de Jésus-Christ et enfin Tate, à la limite de l'autisme étouffé par des grands-parents trop en décalage avec l'époque. Des jeunes qui ont suffisamment de temps pour s'ennuyer et qui ont les moyens de faire ce qu'ils veulent pour s'occuper. Il n'y a pas d'avenir dans ce monde-là, les morceaux de présent s'enfilent, comme eux. Et ça reste extrèmement poétique, c'est tendre et dur comme il faut. C'est une histoire qui ne commence pas au début et qui ne finit pas à la fin pour tout le monde, à voir de toute façon. Et c'est de Larry Clark.

Mardi 9 novembre 2010 à 18:14

          Putain ce qu’on se marre. Toute la journée. A s’en foutre les trente-deux dehors. La langue qui sort comme une vieille escalope et les yeux bridés qui n’arrêtent plus de couler. Les pommettes en l’air, on vocalise sur toutes les voyelles en y foutant des petites respirations crispées. Ca fait un bail que j’ai pas ris sincèrement. Un sourire à vous madame, qui me laissez passer, un autre à vous monsieur, quand je vous tiens la porte. C’est factice, ça. Une grosse tartine d’hypocrisie sur ma gueule en béton. Un ‘’Hahahaaa ! Nom de Dieu, c’est excellent’’ pour vous jeune homme qui racontez une blague que j’ai entendue mille fois,  une vraie tête de bienheureux pour vous autres qui essayez de rendre gaie la terre entière. Des mensonges, je vous dis ! J’ai les babines qui pendent comme des vieilles couilles, des yeux de chien à battre, une moue de pendu, l’enthousiasme d’un fusillé. Mais c’est qu’il nous referait un spleen à trois francs ? Je m’emmerde et rendez-moi la monnaie.
          C’est quoi demain ? Demain… Mercredi. Mercredi c’est pluie, ciel gris, vomi. Ouais. Comme jeudi, mardi, samedi, vendredi et lundi. Dimanche c’est rien, personne branle rien le dimanche. Qu’est-ce qu’on rigole.

<< Morgue | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | Hosto >>

Créer un podcast